Revenu universel : l'intelligence artificielle pourrait-elle nous permettre de vivre sans travailler ?

Et si, demain, chacun recevait 1 000 euros par mois, qu'il travaille ou non ? L'idée peut sembler utopique, mais elle revient régulièrement dans les discussions sur l'avenir de l'emploi. Avec les progrès de l'Intelligence artificielleEnsemble de techniques permettant à des machines d'accomplir des tâches nécessitant habituellement certaines capacités humaines, comme la reconnaissance, la prédiction ou la prise de décision., capables d'automatiser des tâches autrefois réservées aux humains, le revenu universel suscite un intérêt renouvelé.

Car derrière cette proposition se cache une question très concrète. Si les entreprises parviennent à produire davantage avec moins de salariés, comment les personnes dont les emplois disparaissent pourront-elles continuer à vivre ? Le revenu universel pourrait-il devenir une réponse crédible, ou son coût le rend-il irréaliste ?

Le revenu universel, comment ça fonctionnerait concrètement ?

Le principe est assez simple. Chaque personne reçoit régulièrement une somme d'argent, sans condition de ressources et sans obligation de travailler. Contrairement au RSA, qui dépend notamment des revenus du foyer, ce versement serait automatique et individuel.

Imaginons que la France décide d'attribuer 1 000 euros par mois à chaque adulte. Un salarié gagnant 2 000 euros continuerait de percevoir son salaire, auquel s'ajouteraient ces 1 000 euros. Une personne sans emploi recevrait également cette somme, sans devoir justifier d'une recherche d'emploi.

Un étudiant, un entrepreneur ou un retraité pourraient aussi en bénéficier.

Attention toutefois à une distinction essentielle. Recevoir 1 000 euros supplémentaires ne signifie pas nécessairement disposer de 1 000 euros de pouvoir d'achat en plus. Le financement du dispositif pourrait s'accompagner d'une augmentation de certains impôts ou du remplacement de prestations sociales existantes.

Les ménages les plus aisés pourraient ainsi recevoir le revenu universel tout en contribuant davantage à son financement.

L'objectif n'est donc pas forcément de permettre à tout le monde d'arrêter de travailler. Il s'agit plutôt de garantir un socle financier indépendant de l'emploi, qui pourrait être complété par un salaire ou d'autres revenus.

Pourquoi l'intelligence artificielle change la donne

Pendant des décennies, l'automatisation a principalement concerné les usines et les tâches répétitives. Les robots assemblaient des voitures, les logiciels simplifiaient la comptabilité et les machines remplaçaient certaines opérations manuelles.

L'intelligence artificielle étend désormais cette automatisation aux métiers intellectuels.

Un logiciel peut rédiger des documents, analyser des contrats, programmer, traduire des textes ou répondre aux clients. Certaines de ces tâches nécessitaient auparavant plusieurs heures de travail humain.

Prenons l'exemple d'une entreprise employant dix personnes pour traiter des demandes administratives. Si un système d'IA permet d'automatiser une grande partie de ces opérations, l'entreprise pourrait conserver ses effectifs pour développer de nouveaux services. Mais elle pourrait également décider de fonctionner avec moins de salariés.

À l'échelle d'un pays, la généralisation de ce phénomène pourrait profondément modifier le marché du travail.

Le Fonds monétaire international estimait en 2024 qu'environ 40 % des emplois mondiaux étaient exposés à l'intelligence artificielle. Dans les économies avancées, cette proportion atteignait environ 60 %.

Ces chiffres ne signifient pas que tous ces emplois vont disparaître. Dans de nombreux cas, l'IA pourrait simplement assister les professionnels et améliorer leur productivité.

Le problème apparaît si les gains de productivité profitent principalement aux entreprises et à leurs actionnaires, tandis qu'une partie des travailleurs perd ses revenus.

Une économie pourrait alors produire davantage de richesses sans nécessairement les distribuer à travers les salaires comme elle le fait aujourd'hui.

C'est précisément dans ce scénario que le revenu universel prend tout son sens.

Il permettrait aux personnes dont les métiers sont automatisés de conserver une sécurité financière, de se former ou de rechercher une nouvelle activité. Il pourrait également favoriser l'entrepreneuriat en réduisant les risques associés à la création d'entreprise.

Mais cette perspective soulève immédiatement une difficulté considérable.

Un revenu universel à 1 000 euros coûterait des centaines de milliards

Pour comprendre l'ampleur du défi, prenons le cas de la France.

Avec une population d'environ 69 millions d'habitants, verser 1 000 euros par mois à chaque personne représenterait 828 milliards d'euros par an.

En limitant le dispositif aux adultes, et en retenant une hypothèse de 55 millions de bénéficiaires, le montant atteindrait encore 660 milliards d'euros annuels.

Il s'agit de coûts bruts, avant prise en compte des impôts supplémentaires, des prestations éventuellement remplacées et des autres effets de la réforme.

Ces sommes montrent néanmoins qu'un revenu universel suffisamment élevé pour couvrir une part importante des dépenses quotidiennes nécessiterait une transformation majeure des finances publiques.

Plusieurs solutions sont envisagées.

La première consisterait à taxer davantage les bénéfices générés par l'automatisation. Si une entreprise augmente considérablement sa productivité grâce à l'IA, une partie de cette richesse pourrait contribuer au financement du système.

Une autre possibilité serait de renforcer la fiscalité sur les revenus du capital, notamment les dividendes et certaines plus-values.

Certains proposent également la création de fonds collectifs d'investissement, dont les rendements seraient redistribués à la population.

L'Alaska applique déjà un mécanisme présentant certaines similitudes. Cet État américain verse un dividende annuel aux résidents éligibles grâce à un fonds alimenté historiquement par les revenus pétroliers. Les montants restent toutefois très éloignés d'un revenu permettant de vivre sans travailler.

Aucune de ces solutions ne garantit qu'un revenu universel élevé serait facilement finançable. Taxer davantage les entreprises pourrait aussi influencer leurs décisions d'investissement, tandis qu'une fiscalité internationale insuffisamment coordonnée compliquerait la collecte des recettes.

Autre interrogation, souvent négligée : si des millions de personnes disposent de revenus supplémentaires, certains prix pourraient augmenter, notamment dans les secteurs où l'offre reste limitée, comme le logement.

Distribuer davantage d'argent ne suffit pas à créer automatiquement davantage de logements, de services ou de produits disponibles.

Les premières expériences sont encourageantes, mais ne prouvent pas tout

Le revenu universel a déjà fait l'objet de plusieurs expérimentations.

En Finlande, entre 2017 et 2018, 2 000 personnes sans emploi ont reçu 560 euros par mois, sans perdre cette allocation lorsqu'elles retrouvaient un travail.

Les évaluations ont notamment montré une amélioration du bien-être déclaré et du sentiment de sécurité économique. Les effets sur l'emploi ont été plus modestes.

Aux États-Unis, une étude publiée en 2024 a suivi des personnes à revenus modestes recevant 1 000 dollars mensuels pendant trois ans.

Les bénéficiaires ont augmenté certaines dépenses courantes, mais les chercheurs ont également constaté une réduction modérée du temps travaillé et de la participation au marché du travail.

Ces résultats ne permettent pas d'affirmer que les individus cesseraient massivement de travailler avec un revenu garanti. Ils montrent plutôt que certains utilisent cette sécurité financière pour modifier leurs choix professionnels et personnels.

Une limite demeure : aucune de ces expériences ne reproduit le fonctionnement d'un revenu universel permanent versé à toute la population d'un grand pays.

Et si la véritable solution était ailleurs ?

L'IA pourrait aussi permettre de travailler moins plutôt que de supprimer des emplois. Une entreprise qui réalise les mêmes tâches en quatre jours au lieu de cinq pourrait, sous certaines conditions, redistribuer ses gains de productivité sous forme de temps libre.

D'autres approches consisteraient à renforcer les aides aux personnes privées d'emploi, à développer la formation professionnelle ou à instaurer un revenu minimum garanti ciblé sur les ménages modestes.

Ces solutions pourraient être moins coûteuses qu'un revenu universel intégral, sans nécessairement offrir la même simplicité ni la même sécurité financière.

La question dépendra surtout de l'évolution réelle du travail. Si l'IA crée autant de nouvelles activités qu'elle en transforme, l'enjeu principal sera probablement d'accompagner les reconversions. Si elle réduit durablement le besoin de main-d'œuvre, la distribution des richesses pourrait devenir un problème économique beaucoup plus profond.

Le revenu universel n'est donc ni une solution miracle ni une idée dépourvue de fondement. Sa viabilité dépendra de notre capacité à financer durablement les versements et à partager les gains de productivité.

Car si l'intelligence artificielle permet un jour de produire beaucoup plus avec beaucoup moins de travail humain, la question ne sera plus seulement de savoir quels métiers pourront survivre, mais aussi qui bénéficiera de la richesse produite par les machines.

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