Le 29 septembre 2023, lors du sommet du mouvement Make America Healthy Again (MAHA), le secrétaire à la Santé américain Robert F. Kennedy Jr. a déclaré que l’Intelligence artificielleEnsemble de techniques permettant à des machines d'accomplir des tâches nécessitant habituellement certaines capacités humaines, comme la reconnaissance, la prédiction ou la prise de décision. pouvait offrir un second avis « bien mieux informé que n’importe quel médecin du pays ». Le même jour, un représentant d’OpenAI a suggéré que ne pas recourir à l’IA médicale pouvait même relever de la faute médicale. Ces propos ont immédiatement déclenché une vive réaction au sein du corps médical et alimenté le débat sur les limites et les risques de l’usage des chatbots dans le domaine de la santé.

Un discours qui dépasse la technique

Kennedy Jr. a présenté l’IA comme une solution pour « libérer les patients de la tyrannie médicale ». En pratique, il a annoncé que chaque Américain pourra bientôt consulter son dossier médical depuis son smartphone et que ces données pourraient être analysées par un assistant conversationnel. Si l’accès numérique aux dossiers de santé progresse déjà dans plusieurs pays – la France, par exemple, développe le service Mon espace santé – l’idée de confier ces informations sensibles à une entreprise commerciale soulève des questions de confidentialité et de conflit d’intérêts.

Le représentant d’OpenAI, Felipe Millon, a précisé que « ne pas demander un second avis à l’IA relève aujourd’hui de la faute médicale ». Aux États‑Unis, la notion de faute médicale a une portée juridique importante et alimente chaque année des milliers de procès. Cette affirmation, faite devant le ministre de la Santé, laisse entendre qu’un médecin pourrait être tenu responsable s’il ne consulte pas un chatbot avant de poser un diagnostic. Le propos, bien que provocateur, met en lumière le risque d’une instrumentalisation politique d’un outil technologique encore en phase de maturation.

Ce que disent réellement les études

Les modèles de langage, dont ChatGPT, ont montré des performances impressionnantes sur des examens de médecine théoriques. Des publications récentes soulignent qu’ils peuvent aider à reformuler un compte‑rendu, à préparer une consultation ou à expliquer des termes médicaux complexes. Cependant, plusieurs travaux mettent également en avant leurs limites : la pertinence des réponses dépend fortement de la formulation de la question, les signes d’urgence ne sont pas toujours détectés et le système peut générer des réponses erronées avec une confiance apparente.

Un médecin, lui, combine examen clinique, palpation, écoute et interrogatoire. Le diagnostic repose sur des données observées directement, sur des antécédents que le patient n’a pas forcément évoqués et sur un jugement professionnel. Un chatbot ne voit que ce que l’utilisateur saisit, ce qui signifie que les oublis, les imprécisions ou les biais de formulation peuvent conduire à des conseils inadaptés. Comparer un outil d’aide à un praticien sans nuance revient à confondre deux fonctions distinctes.

Enjeux de confidentialité et de gouvernance des données

Confier son dossier médical complet – diagnostics, traitements, antécédents psychiatriques ou génétiques – à un service commercial signifie que les données sont potentiellement exploitées à des fins d’TrainingProcessus durant lequel un modèle ajuste ses paramètres à partir de données afin d'améliorer ses performances. de modèles ou de monétisation. Le texte de Kennedy Jr. ne précise pas les garanties légales ou techniques qui encadreraient ce partage. En Europe, le Règlement général sur la protection des données impose des exigences strictes sur le consentement éclairé et la portabilité des données. Aux États‑Unis, le cadre reste fragmenté et dépend souvent des législations étatiques.

Le risque d’un conflit d’intérêts est également présent lorsqu’un dirigeant d’une entreprise vendant ces outils affirme publiquement que les professionnels de santé ont l’obligation morale, voire légale, de les consulter. Cette situation pourrait freiner l’émergence de normes indépendantes et favoriser un marché où la confiance du public se délite au profit d’intérêts commerciaux.

Comment l’IA peut rester un allié sans remplacer le médecin

Malgré ces réserves, l’IA conserve un rôle d’assistance intéressant : elle aide les patients à comprendre un terme médical, à préparer les questions à poser à leur médecin ou à relire une ordonnance. Utilisée comme source d’information complémentaire, elle peut gagner du temps et faciliter la communication entre le patient et le professionnel.

Pour tirer parti de ces atouts tout en limitant les risques, quelques bonnes pratiques sont à retenir :

  • Vérifier la provenance des réponses : privilégier les modèles entraînés sur des bases de données médicales reconnues.
  • Ne jamais se fier à l’IA pour un avis urgent : en cas de symptômes graves, consulter immédiatement un professionnel.
  • Conserver les dossiers de santé dans des environnements sécurisés, sous le contrôle d’institutions de santé ou d’organismes publics, avant de les partager avec un service tiers.

Le débat sociopolitique sous‑jacent

Le discours de Kennedy Jr. s’inscrit dans une stratégie politique de remise en cause des institutions sanitaires et pharmaceutiques, un thème récurrent depuis plusieurs années, notamment autour des vaccins. Présenter l’IA comme une échappatoire à une « tyrannie médicale » renforce la méfiance envers les médecins et peut pousser certains patients à remplacer une consultation traditionnelle par une interaction avec un chatbot, surtout dans les milieux où l’accès aux soins est limité.

Cette dynamique peut avoir des conséquences concrètes : un diagnostic erroné, un retard de prise en charge ou une aggravation d’une pathologie. Dans un pays où des millions de personnes n’ont pas une couverture santé suffisante, la tentation de se tourner vers des solutions « gratuites » ou peu coûteuses, comme un chatbot, est forte. Le rôle des autorités publiques est alors de clarifier les limites de ces outils, de garantir la protection des données et de prévenir toute utilisation abusive.

Conclusion nuancée

L’intelligence artificielle possède indéniablement un potentiel d’appui au secteur médical, mais elle ne doit pas être perçue comme un substitut aux compétences humaines. Les déclarations faites lors du sommet MAHA illustrent à la fois l’engouement pour les nouvelles technologies et les dérives possibles lorsqu’on les place sous le sceau de l’obligation professionnelle. La clé réside dans un usage éclairé, encadré par des règles de confidentialité strictes et une reconnaissance claire des limites techniques des chatbots.

En définitive, l’enjeu n’est pas de choisir entre IA et médecins, mais de définir comment les deux peuvent collaborer de manière sûre et bénéfique pour les patients.